Les gens font habituellement la grève pour réclamer des salaires équitables, de bonnes conditions de travail ou des pensions de retraite décente. En 1990, dans le Bas-Saguenay, des citoyens ont fait la grève pour financer une station de ski en espérant redonner vie à une ville forestière en déclin. Voilà que le premier chapitre de l’histoire du Mont Edouard.
Mont Edouard, Québec
Neige exceptionnelle. Pentes vertigineuses. Plaisir garanti.
Les temps durs exigent des mesures sensées
Les années 1980 furent particulièrement difficiles pour l’Anse‑Saint‑Jean, un petit village niché dans la majestueuse région du fjord du Saguenay, au nord-est de Québec. L’industrie forestière qui avait toujours été le moteur économique de la localité, traversait une crise profonde. Les machines remplaçaient, et surpassaient, les ouvriers qualifiés. Le chômage atteignait 40 %. Les opérations forestières se déplaçaient vers d’autres territoires plus fertiles. Et les taux d’intérêt, ici, grimpaient jusqu’à 20 %. Que pouvait faire une ville ouvrière où jadis les bûcherons régnaient maîtres ?
La réponse s’est révélée étonnamment simple : skier !
Autrefois prospère, la communauté de L’Anse-St-Jean a été particulièrement éprouvée durant les années 1980.
La vision et la détermination de Claude Boudreault (au centre) ont mené à la création du Mont Edouard et ont ensuite permis de le maintenir en vie.
La population réclame sa station de ski
L’idée de construire une station de ski locale a d’abord émergé lors d’une assemblée municipale où les citoyens de l’Anse‑Saint‑Jean étaient invités à proposer des solutions pour sauver leur village. Claude Boudreault, un observateur avisé, fit alors remarquer qu’avec toutes les montagnes environnantes, ils pourraient bâtir une station de ski qui deviendrait le nouveau moteur économique de la communauté. L’idée rallia rapidement la population, mais le maire de l’époque, Yves Laurent Simard, demeura prudent : le gouvernement provincial avait imposé un moratoire sur tout investissement dans les stations de ski. Il envisageait même de vendre le Mont‑Sainte‑Anne. Toute aide gouvernementale était donc exclue.
Une rencontre subséquente ouverte à toute la région permit néanmoins d’amasser 33 000 $ sur‑le‑champ pour financer une étude de faisabilité. Trois sites furent proposés. Le Mont Edouard s’imposa sans équivoque grâce à sa proximité, son dénivelé impressionnant, son accès facile et son enneigement abondant.
Tous abord !
Le gouvernement provincial annonça ensuite un investissement de 10 millions $ dans le parc du Saguenay. Si l’Anse-Saint-Jean voulait sa part, il lui faudrait amasser 1,5 million $. La communauté pro-Mont Edouard passa immédiatement à l’action. On forma la Corporation du Mont Edouard, présidée par Lucien Martel, et les fonds furent réunis sans tarder.
Même si la population traversait une période économique difficile, chacun fut heureux d’y mettre du sien — bien plus que de simples opinions. Lorsque le gouvernement provincial se mit à traîner les pattes, les partisans du Mont Edouard déclenchèrent une grève. En janvier 1990, ils bloquèrent la route 170, interrompant toute circulation est-ouest dans le Saguenay. Les commerçants locaux fermèrent boutique, et des bûcherons sans emploi se mirent à tracer les pistes sur la montagne. Le 16 février 1990, le gouvernement du Québec débloqua finalement les 6,1 millions $ réservés au projet.
« Quand on a vu que le gouvernement n’allait pas nous aider, on s’est dit : très bien, on va le faire nous-mêmes. Que ce soit légal ou non, ce n’était même pas la question. On était tous dedans. C’était tout ou rien. On avait décidé de gagner. »
— Claude Boudreault, visionnaire et ancien directeur général du Mont Edouard
C’est ouvert ! Et maintenant ?
En un rien de temps, le terrain fut acheté. Hydro-Québec installa une ligne électrique, deux télésièges quadruples Doppelmayr furent acquis, et un chalet fut construit. Huit mois plus tard, le 8 décembre 1990, le Mont Edouard ouvrit officiellement ses portes.
Hélas, la communauté a rapidement découvert qu’inaugurer une station de ski est une chose et que de la faire vivre durablement en est toute une autre. Dès 1995, Mont Edouard accumulait les déficits au point d’envisager la vente de ses deux télésièges à la puissante station laurentienne de Mont-Saint-Sauveur. La station était en voie de démantèlement, et son principal créancier en reçut les clés. Puis, en novembre 1996, le maire Yves Laurent Simard proposa que si les travailleurs locaux formaient une coopérative pour gérer la montagne, la municipalité rachèterait ses actifs.
« Nous avons toujours vécu de la montagne et de la forêt. Quand nous avons cherché à remplacer le bois que nous récoltions autrefois, nous avons trouvé notre prospérité économique sur la montagne. »
— Lucien Martel, ancien président de la Corporation du Mont Edouard et ancien maire de L’Anse‑Saint‑Jean
Que la bonne fortune continue
Le partenariat entre la coopérative et la municipalité fonctionna tant que tous restaient sur la même longueur d’onde. Des légions de bénévoles travaillèrent main dans la main avec le personnel salarié. Mont Edouard accueillit un Championnat du monde de télémark et le défi d’aventure Ukatak Extreme, des sentiers de raquette furent aménagés, des compétitions nationales de vélo de montagne et de ski de fond s’y tinrent.
Tout allait si bien que la municipalité reprit à nouveau la pleine gestion des opérations. Lorsque l’immobilier de montagne devint un marché en vogue, la communauté du Mont Edouard embarqua avec enthousiasme. Tout semblait aller pour le mieux. Puis, en 2010, Claude Boudreault — l’homme qui, vingt ans plus tôt, avait mis la boule de neige en mouvement — fut embauché pour diriger la station. Un mois plus tard, il annonça à la communauté que leur montagne bien-aimée était, en réalité, en faillite.
Une main sûre trace une nouvelle vision
Au cours des cinq années suivantes, Claude guida habilement le Mont Edouard jusqu’à ce qu’il retrouve sa viabilité financière. En 2015, il élabora un plan directeur visant à faire de la station un paradis du ski de randonnée hors piste. Le domaine, qui s’étend désormais sur plusieurs sommets, comprend quatre refuges où les skieurs peuvent se réchauffer, rencontrer d’autres passionnés, manger et se détendre pendant la journée ou même y passer la nuit. Selon le directeur général actuel, Marc-André Busque, « Les conditions sont toujours premium et les gens peuvent vivre une journée de poudreuse unique en sachant que, s’il leur arrivait quoi que ce soit, ils seraient vite retrouvés et secourus. » Mais le ski de randonnée n’était qu’un élément du plan magistral de Boudreault.
« À notre connaissance, c’est le plus vaste secteur de randonnée balisé et patrouillé à l’est des Rocheuses. »
— Marc-André Busque, directeur général, Mont Edouard
Place aux coureurs !
Grâce à sa situation nordique, Mont Edouard a été épargné par les cycles de gel-dégel qui affligent de plus en plus les stations de l’est du continent. Non seulement les hivers y demeurent froids et neigeux, mais la saison de ski commence encore à la mi-novembre et se prolonge jusqu’à la fin avril. Claude Boudreault a voulu tirer profit de cet avantage en faisant du Mont Edouard le camp d’entraînement présaison par excellence pour les équipes de course et de ski acrobatique de l’Est du Canada et de la Nouvelle-Angleterre. Les jeunes athlètes talentueux peuvent ainsi prendre de l’avance sur leurs rivaux en venant s’entraîner ici des semaines avant l’ouverture des autres stations. Et ils ont la montagne pour eux seuls, puisque le domaine reste fermé au public jusqu’en décembre.
Le Mont Edouard le camp d’entraînement présaison par excellence pour les équipes de course et de ski acrobatique de l’Est du Canada et de la Nouvelle-Angleterre.
Aujourd’hui, Mont Edouard fait le bonheur de plusieurs communautés de skieurs .
L’avenir, c’est maintenant
Aujourd’hui, Mont Edouard fait le bonheur de plusieurs communautés de skieurs : les gens du coin, les adeptes du hors‑piste et les champions en devenir. Il attire aussi des groupes scolaires de toute la région, ainsi que des mordus de poudreuse, des skieurs de bosses et des habitués avertis venus de Québec, Montréal et des Cantons-de-l’Est. Tous viennent pour la neige généreuse du Mont Édouard, ses pentes abruptes, ses bosses incroyables et son magnifique terrain de ski de randonnée. Ils viennent aussi y redécouvrir l’hiver — tel qu’il était autrefois. Marc-André Busque conseille aux nouveaux venus de « parler aux employés pour savoir où skier, ou de demander à un local de leur faire découvrir quelques trésors cachés ».
Au Mont Edouard, les habitants se font toujours un plaisir de partager leurs conseils et les bénévoles ne sont jamais bien loin pour prêter main‑forte. Il y a quelque chose de profondément authentique là-dedans. Penser que tout a commencé lorsqu’un homme eut une idée assez forte pour pousser toute une communauté à faire la grève… et à bâtir une montagne.
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Vidéo d'environ 21 minutes (21:45)

Auteur : Dave Fonda
Conception et intégration web : Dominique Paquette
Photos : Avec la collaboration du Mont Edouard
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